JOUER ENSEMBLE, un art du bonheur !

Livre à paraître au printemps 2021

Les textes ci-dessous sont des pages “hors livres”. Elles proposent un contenu aux lecteurs qui veulent approfondir un sujet.

SOMMAIRE

 

Apprivoiser une règle

Une excellente manière pour rater un moment de jeu est de découvrir la règle en début de partie. Si la notice fait plus qu’une page ou deux, bonjour l’impatience de certains et l’allongement de la soirée ! Offrir un moment de jeu, c’est le préparer.

Voici une manière très précise pour découvrir et maîtriser une règle de jeu. Ne bâclez pas cette étape, elle est essentielle… et d’avoir découvert le jeu avant les autres vous servira personnellement.

La première chose à faire est d’aller sur internet et de taper dans le cadre de recherche « le nom du jeu » + le mot « Jeu » + le mot « VIDEO ».  Exemple : « Splendor jeu vidéo ». Des tutoriels disponibles, généralement sur YouTube, vous seront proposés. Choisissez-en un et regardez l’explication du jeu. Ces vidéos durent généralement de 3 à 8 minutes. Elles sont évidemment inégales. Comparez et découvrez le présentateur qui est clair dans ses explications. Ces vidéos donnent une idée du jeu, montrent le matériel et décrivent généralement les étapes d’un tour de jeu. Passez ensuite à la règle papier de votre boîte. Si celle-ci est dépourvue de sa règle d’origine (éventualité pour un jeu acquis en seconde main), tapez dans la fenêtre de recherche de votre navigateur le « nom du jeu » + la mention « règle de jeu ». Exemple : « quarto règle de jeu ». Ici aussi plusieurs propositions vous seront faites. Un site d’une richesse incroyable, nourri depuis des dizaines d’années par François Haffner, est : http://www.ludism.fr/regles/. Un autre : https://www.1jour-1jeu.com/regles/. Un troisième, anglophone et plus technique, mais offrant d’autres possibilités (notamment une page Market où vous trouverez parfois un jeu inexistant sur les plateformes de seconde main) : https://boardgamegeek.com/. Les grands éditeurs ont également un onglet Service où vous pourrez télécharger les règles des jeux qu’ils éditent.

Une règle à lire ? Changez de regard !

Une règle n’est pas toujours facile à comprendre. Mais la manière dont nous l’abordons change la perspective.

Personnellement, j’y vois trois gains :

  1. Je me réjouis de préparer un beau moment et la connaissance de la règle est incontournable pour le réussir.
  2. Je me réjouis de ce que je vais peut-être découvrir : un mécanisme inattendu, une interaction entre joueurs qui a du piment… Reconnaissons-le : des auteurs se démarquent et certains jeux ont du coffre. A contrario : bien des jeux sont inintéressants ou ne répètent que des modèles connus.
  3. Je me donne une longueur d’avance et je jouerai d’autant mieux que j’aurai compris le mécanisme et l’intérêt des actions possibles.

En 1995, lorsque Catan fut présenté pour la première fois au salon du jeu à Nuremberg, je me rappelle avoir regardé avec un certain scepticisme sa maquette surdimensionnée. Le jeu semblait abstrait et échappait à mes repères habituels. Je ne le retins donc pas dans ma sélection de nouveaux jeux pour ma boutique de Bruxelles. Cependant plusieurs clients en avaient entendu parler et me priaient de le leur commander. Ces demandes devenant de plus en plus nombreuses, je finis par croire que ce jeu devait avoir un intérêt particulier et je m’en réservai un exemplaire que je ne découvris tardivement, durant les vacances de Noël.

Je me rappelle très précisément de la découverte de la règle. Je m’étais installé à l’écart, loin du tapage ambiant, j’avais déployé le matériel sur une table pour comprendre ce qui servait à quoi et plus je lisais plus je m’émerveillais. Mon émerveillement venait de deux sources : d’une part, des négociations nécessaires, de la régulation des richesses, du plateau renouvelable ; d’autre part, de ce que j’allais apporter de bon dans ma relation aux membres de ma famille. Une promesse qui fut tenue puisqu’on en joua tous les jours durant nos vacances d’hiver !

Questions pour évaluer une partie de jeu

Répétons-le : les jeux coopératifs ne sont pas meilleurs que les jeux compétitifs. Mais les découvrir ou les faire découvrir, les pratiquer et les proposer, c’est mettre au cœur de nos pratiques une pleine conscience du plaisir collectif. Quel est, en effet, le premier sentiment qu’emporte un joueur d’une partie de jeu compétitif qui vient de se terminer ?

  1. J’ai gagné (fierté) ou j’ai perdu (amertume).
  2. C’était un bon jeu, un jeu moyen ou un jeu médiocre. J’y jouerais encore volontiers ou je n’y jouerais plus. Je pourrais éventuellement m’y prendre autrement une prochaine fois.
  3. A-t-il touché mon plaisir ? Et pour de nombreux joueurs : a-t-il été interactif, en comparaison d’autres jeux ?

Et si c’est un jeu coopératif :

  1. Nous avons gagné (nous étions forts ensemble – fierté collective) ou nous avons perdu (oui, c’était serré, difficile. Mais on y rejouera et nous tenterons de faire mieux ! – Il y a une résilience collective, la défaite est moins amère car nous sommes emplis de l’énergie commune qui a été déployée.)
  2. Les possibilités de coopérer étaient excellentes, moyennes, nulles. J’ai été écrasé par le collectif, j’ai été respecté dans ma liberté, j’ai eu un sentiment de dialogue.
  3. Avons-nous eu du plaisir ensemble ? Est-ce que mon plaisir individuel était relié au plaisir collectif ? D’où venait le plaisir ? Du stress collectif ? De l’enthousiasme des idées fusant de toutes parts ? Du mouvement collectif pour survivre ? De mes propres actions ? Qu’est-ce qui a été source de non plaisir ? Prise de leadership par un joueur : fais ceci, fais cela ? Absence de moyens efficaces pour contrer le défi ? Manque d’interactions possibles ?

Lorsqu’une partie est finie, la perception d’un jeu coopératif renvoie de fait à ce que le groupe a vécu et à la place que nous avons eue dans cette communauté éphémère. Le sentiment de plaisir se rapporte davantage à l’expérience du jeu qu’à sa finale. Le chemin est plus important que le but. S’il y a lieu de se réjouir, c’est d’avoir pu vivre ce moment ensemble et d’éprouver un plaisir collectif.

Le détour par les jeux coopératifs est précisément celui-là : nous jouons pour jouer et le fait de gagner ou perdre ne devrait rien enlever à cette expérience. Le jeu coopératif nous rappelle cet essentiel :  quand nous jouons, égal que ce soient des jeux coopératifs ou compétitifs, ne réduisons pas la partie à sa minute finale qui crée des gagnants et des vaincus… mais apprécions d’abord d’avoir vécu un bon moment ensemble.

Poser des paroles sur la partie jouée… ou même la célébrer

Au moment précis où un jeu se termine et qu’il crée un vainqueur et des perdants, ignorez les réactions habituelles de victoire (cris, joie) et de défaite (larmes, dégoût, jalousie, accusations) en prenant haut et fort la parole pour dire que vous vous êtes bien amusé. Que c’était merveilleux de jouer avec le groupe ! Que des instants comme ceux-là vous rendent heureux !

Vous mettez ainsi l’accent sur le plus important : nous avons pris du plaisir ensemble durant 15 ou 30 minutes et c’est bien plus important que la minute finale de la partie qui focalise sur tout autre chose. Jouer, c’est d’abord entrer dans une forme de rencontre en famille qui se fonde sur du bon temps qu’on partage parce qu’il y a une estime mutuelle.

Exemple concret. Pour être compétent dans mes conseils auprès des parents, j’ai toujours pris du temps pour découvrir de nombreux jeux. Durant leur enfance puis leur adolescence, mes trois enfants se prêtèrent volontiers à ces tests. En 1998, ils avaient 19, 17 et 15 ans et je me rappelle assez bien de la finale d’une partie qui avait duré deux heures et qui nous avait tous emballés. Le verdict venait de tomber : l’un avait gagné et, par conséquence, quatre avaient perdu. Or, à la fin d’une partie, plutôt que de ranger le jeu et de les quitter, je me suis levé de table et j’ai pris dans le casier quelques bonnes bières et des jus de fruit. Puis ayant rempli les verres, je déclaré :

  • A notre santé ! J’aime tellement être un papa qui joue avec ses enfants et j’aime tellement que vous soyez mes compagnons de jeu parce que faire les fous ensemble, c’est formidable !

Or, exactement une semaine plus tard, alors que nous venions de tester ensemble un autre jeu et que la partie était finie, je me suis levé en leur disant que j’avais encore du travail, ce qui a provoqué une réaction immédiate de mes adolescents : et les bières, papa ?

Ce ne sont naturellement ni les bières ni les jus de fruits qui importent dans ce récit… mais bien qu’une parole de l’adulte mette l’accent au bon endroit. De ces nombreuses parties jouées, mes enfants n’ont pas retenu les victoires et les défaites des uns et des autres mais le moment qu’ils représentaient pour la cohésion de notre famille et leur fratrie.

jouer en voyage : illustrations supplémentaires et autres idées de jeux

L’ASCENSEUR GOURMAND

Pour réaliser ce petit ascenseur gourmand, vous aurez besoin d’une planchette type Kapla et de 2,5 m de corde bien lisse. L’idée est de faire monter une friandise posée sur la planchette jusqu’aux lèvres du joueur en tirant sur les cordes. Percez deux trous dans la planchette à +/- 1 cm de chaque extrémité et enfilez dans chaque trou une corde bien droite d’environ 125 cm. Un nœud positionné sous la planchette arrêtera chaque corde. Mode d’emploi : la planchette est positionnée horizontalement à la hauteur du nombril du joueur ; les cordes montent à la verticale, tournent autour des oreilles puis sont prises en main (corde droite : main droite ; corde gauche : main gauche). Posez une friandise sur la planchette (petit morceau de fruit, arachide, graine…). L’idée du jeu est d’amener la planchette à hauteur de la bouche et d’arriver à saisir la friandise avec les lèvres. Pour faire monter la planchette, le joueur tire doucement sur les cordes, ce qui permet à cet étrange ascenseur de s’élever. Posez une friandise sur la planchette (petit morceau de fruit, arachide, graine…). L’idée du jeu est d’amener la planchette à hauteur de la bouche et d’arriver à saisir la friandise avec les lèvres. Pour faire monter la planchette, le joueur tire doucement sur les cordes, ce qui permet à cet étrange ascenseur de s’élever

L’Echelle de Jacob (moment de vie + tutoriels)

L’enfant était fasciné. A chaque nouvelle figure, ses yeux s’émerveillaient. Au fil des jours, je nouai une belle amitié avec lui et, parmi d’autres jeux, je lui apprenais à maîtriser la création de figures avec l’échelle de Jacob. Parfois le soir, il l’emportait chez lui pour montrer à ses parents ce qu’il parvenait à faire. Un jour, avant de me rendre l’échelle, il me dit : je vais te montrer quelque chose que tu ne connais pas. Il forma une figure particulière et la posa sur sa tête. Puis, en tirant sur la deuxième et quatrième plaquettes, il parvint à soulever celles de chaque extrémité et dit : regarde, ce sont des oreilles de chien qui se dressent !

De tels retours me régalent. Le jeu est un lieu de transmission et stimule la créativité.

Si vous désirez en fabriquer une, voyez le tutoriel : https://www.pinterest.fr/pin/527413806331720237/

Jouer avec les enfants en voyage (suite)

J’en fis souvent l’expérience ; parfois plusieurs fois par jour, dans chaque village traversé. Expériences inégales mais dont certaines m’ont marqué par ce que les enfants en ont exprimé d’une manière ou d’une autre.

En janvier 2017, j’étais au Laos à Muang Ngoi, un village dont l’accès se fait généralement par la rivière Nam Ou. Mon projet était de m’extirper du village par un chemin mal défini sur les cartes, dans la direction de l’Est. La vue satellite sur le smartphone n’était pas claire et je désirais préalablement vérifier les embranchements d’un carrefour situé à quelques kilomètres de là.

Cette reconnaissance m’amena dans le village de Ban Na où un groupe d’enfants jouaient à l’élastique entre les maisons sur pilotis. Après les avoir regardés quelques instants, je me mis dans la file de ceux qui attendaient leur tour pour sauter, ce qui provoqua quelques rires mais pas de rupture dans le jeu.

Du rire, il y en eut davantage lorsque je me montrai maladroit tant pour le saut que pour la figure à faire. Mais les enfants ne me jugèrent pas sur cette piètre performance et m’adoptèrent volontiers pour les jeux suivants : un lancer de cailloux dans lequel ils excellaient et un jeu de chasseurs et de léopard.

Lorsque je repassai le lendemain dans le village, chargé de mon lourd sac-à-dos, les enfants me reconnurent et m’entourèrent aussitôt. J’étais celui qui avait joué avec eux.

Généralement, lors d’un voyage, dans les aéroports, les passages de frontière et les hôtels, nos passeports sont des sésames. Cela suffit et nous n’avons rien d’autre à prouver en dehors d’une éventuelle contribution financière.

Les enfants ne sont pas dans la même logique. Fi des documents et de l’argent ! La clé de leur ouverture est la conséquence naturelle de ce que nous vivons avec eux. C’est l’attachement qui devient le sésame. En me reconnaissant, les filles m’invitèrent aussitôt à grimper l’échelle de bambou pour accéder à la terrasse de leur maison. Leur maman était en train de trier du pourpier. Ils lui expliquèrent quelque chose qui devait me concerner et, finalement je me retrouvai assis, appliqué comme tout le monde, à enlever les petites pierres du pourpier, tout en grignotant des fruits inconnus qu’ils partagèrent avec générosité.

Le bénéfice de ces rencontres avec les enfants est pourtant encore ailleurs. Dans ce qu’on emporte de tels moments, il y a – pour moi – la joie d’une rencontre qui s’est passée à la juste hauteur : celle qui ravit l’un et l’autre, celle qui génère une communion de cœur dont les liens se vivent dans l’instant présent et l’estime mutuelle.

Mes bonheurs et mes plus beaux moments de vie naissent de la prise de conscience – souvent en décalé – qu’un tel moment vient d’être vécu : je suis ému par ce que je viens de vivre ; j’en suis débordé ; la coupe de ma joie est pleine.

A Kon Tum (Viet Nam), cela s’est passé quand les enfants ont glissé leurs mains dans les miennes. Nous avions joué une part de la matinée : tantôt aux dominos, tantôt à des jeux de poursuite. Il y eut plus de rires que de mots. Et dans le jeu « attrape-moi donc », je sentais que lorsque je capturais un enfant et le faisais tourner dans mes bras sous le regard amusé de sa maman, il éclatait de rire, partagé entre l’envie de s’échapper et la joie de tournoyer dans les bras de l’étranger qui n’était plus un étranger mais celui qui joue avec.

Plus tard, lors d’une promenade durant laquelle la maman nous conduisit moi et mon épouse vers la rivière, les quatre enfants du matin nous accompagnèrent et glissèrent leurs petites mains dans les nôtres. A notre plus grande surprise car ce geste est rare vis-à-vis d’un étranger ! Mais nous en étions tellement touchés car cet attachement était en quelque sorte une réponse à ce que nous tendons d’exprimer en jouant avec eux : qu’ils sont précieux ; qu’ils représentent l’avenir du monde ; que jouer est une exploration magnifique ; que vivre ces jeux partagés, même si ce n’est qu’un moment du voyage, c’est désirer les rejoindre dans ce qui les rend heureux.